Charité

        Compassion pour les personnes souffrantes

       Dès l'enfance, la Servante de Dieu fut éduquée pour servir, suivant le modèle de sa sainte patronne qui était domestique! Elle se rappelle: « Même si pendant les vacances, nous étudiions moins (…), il nous fallait beaucoup travailler : coudre, raccommoder et rapiécer. Et pas seulement notre propre linge, nos propres bas, mais aussi le linge des personnes âgées et des malades de Schwarzau. Il fallait y ajouter nos ‘douze enfants supplémentaires’ au village. En effet, chaque année, nous devions parrainer des petites filles pauvres de Schwarzau. Nous leur avions ajouté un garçon, précisément ce Ferdinand, un de ces pastoureaux qui n’avait pas toute sa tête, mais aussi fier de sa trompette que d’être le seul ‘homme’ parmi nos nombreuses protégées !
       Nous-mêmes, je veux dire les plus jeunes de la fratrie, nous étions parrainés par nos frères et sœurs plus âgés, donc par les enfants du premier mariage de notre père (eux aussi au nombre de douze) et chaque année, les plus grands nous menaient à une fabrique de textiles de Neunkirchen, une localité industrielle voisine de Schwarzau, où ils achetaient pour nous, bon marché comme dans les soldes de fin d’été et directement au fabricant, d’assez grandes quantités de chutes de tissus avec lesquelles nous confectionnions, durant toute l’année, des vêtements pour les pauvres de Schwarzau, mais davantage pour ceux de Pianore, où la situation était bien pire qu’en Autriche.
       Je me souviens que ma sœurs Franziska et moi désignions comme ‘notre frontière’ une ligne partant de notre maison, située sur une hauteur au-dessus de la localité et suivant la route jusqu’à la mer.
       À gauche de la route où habitaient des gens nettement plus pauvres que de ‘mon côté’, se trouvait le territoire de Franziska. Moi, je travaillais à droite.
       Nous avions une voiture à chevaux – parfois uniquement les chevaux sur lesquels nous emballions nos affaires.
       Il arrivait que Franziska eût à accomplir un travail surhumain. Sur son ‘territoire’ vivaient de nombreuses personnes atteintes de tuberculose grave ou d’autres maladies contagieuses. De mon côté, le travail paraissait un peu plus facile. En revanche, j’avais plus de personnes âgées ou seules.
       Le tout peut sembler étranger aujourd’hui. Mais il n’y avait autrefois ni sécurité sociale, ni service de santé public. Les malades étaient pris en charge par leur famille dans la plupart des cas ; sinon, là où pour une quelconque raison faisait défaut cette sorte ‘d’assurance’, il nous fallait intervenir.
       Le soir, quand nous rentrions de notre tournée, souvent épuisées, nous devions toujours nous nettoyer à fond et, suivant la consigne de notre mère, désinfecter nos cheveux à l’alcool et changer de vêtements. C’était là une mesure préventive à l’égard de nos frères et sœurs plus jeunes. Au demeurant, quand nous prenions ce nettoyage trop au sérieux, notre mère avait coutume de dire : ‘Ça suffit maintenant ! La charité est le meilleur remède contre les risques de contagion !’
»

       Plus tard, cette sensibilité aux souffrances des autres ne faiblit pas. On l'a vu pour la période où elle était impératrice, essayant de promouvoir des avancées sociales. Une fois veuve, cela va s'enraciner encore plus en elle. De fait, lorsqu’on a soi-même été éprouvé, on s’en trouve souvent plus sensible à la douleur et à la souffrance d’autrui. La compassion est un noble sentiment de sympathie au sens étymologique du terme : souffrir avec. Cela n’est possible que par une certaine forme d’amitié qui partage avec l’ami tout, en bien comme en mal (pourvu qu'il soit subi et non procuré). Lorsqu’on a cette disposition à l’état d’habitus, elle s’étend même aux quasi-inconnus. « 28 décembre 1987 : Sa Majesté reçoit mon frère Richard avec sa femme qui est morte depuis et les deux enfants. Plus tard, lorsque ma belle-sœur est très gravement tombée malade d’un cancer à 30 ans, Sa Majesté a toujours pris part [Anteil nehmen] à la vie de cette famille et a toujours accompagné ma belle-sœur dans la douleur par la prière et un signe d’union [Zeichen der Verbundenheit] » . « Depuis le début de l’Avent [1988], sa Majesté devinait que la mort n’était plus loin. Vers cette époque, son intérêt pour les événements du monde diminua et elle s’en retira toujours plus. Cependant, elle prit part d’une manière impressionnante au calvaire e ma belle-sœur, pour la survie de laquelle il n’y avait désormais plus d’espoir médical. Presque tous les soirs elle me priait de prendre des nouvelles par téléphone. Elle fit aussi dire une sainte messe pour elle ».

       De souffrir avec des quasi-inconnus, il n’y a qu’un pas à souffrir pour, à la place de. Cette souffrance vicaire ou expiation a sans aucun doute été présente dans l’agonie de la Servante de Dieu Zita : « Sa Majesté hat profondément pris part et souffert (mit tiefer Anteilnahme mitgetragen und mitgelitten) avec ma belle-sœur dans ses derniers jours ». « Nous avions toujours l’impression que Sa Majesté, durant ces dernières semaines, n’a pas seulement combattu son propre combat mortel, mais a aussi porté beaucoup en expiation ». C’est bien sûr aussi une attitude profondément eucharistique : « le grand respect et l’attitude digne devant le Très Saint Sacrement ne pouvait qu’être le fruit de beaucoup de souffrances, par lesquelles elle avait mûri sa vie dans la foi ».

       La souffrance physique et la simple constatation de la diminution progressive de toutes ses forces fut pour cette femme d’une telle énergie parfois difficile à accepter du point de vue humain, mais elle le vivait en union à Dieu et l’offrait par exemple pour ses peuples . Elle avait perdu la vue, ne pouvait quasi plus se déplacer mais dut encore admettre avoir quelquefois aussi des hallucinations . Elle ne voulait toutefois pas trop faire peser sur les autres le poids des soins et aidait autant que son état le lui permettait ses infirmières. Auparavant, lorsque sa santé était meilleure, lorsqu’elle savait qu’une personne du St. Johannes-Stift à Zizers, qui se transformait toujours plus en maison de retraite, allait mourir, elle se rendait à leur chevet pour prier auprès des mourants.

       L’amour des ennemis

       La Servante de Dieu a été, plus encore que son mari, calomniée. Elle a aussi dû subir injustement 63 ans d’exil (1919-1982) parce qu’elle se refusait à signer un acte de renonciation aux droits sur le trône que la première comme la seconde République Autrichienne réclamaient à tout membre de la famille impériale né avant novembre 1918 et qui aurait voulu se rendre sur son territoire. Rappelons que le gouvernement autrichien de Bruno Kreisky a finalement autorisé en 1982 le retour de la Servante de Dieu, grâce à une médiation du roi d’Espagne faite durant des vacances du chancelier autrichien aux Baléares. Mais cela s’appuyait aussi sur le fait que la Haute-Cour de justice administrative reconnaissait qu’en tant que membre de la famille de Habsbourg uniquement par mariage, la loi d’exil anti-Habsbourg ne s’appliquait pas à Zita, née princesse de Bourbon-Parme car elle n’avait, d’après les anciennes lois de dévolution de la couronne dans la famille de Habsbourg, aucun droit pour elle-même. Cette injustice flagrante, reconnue officiellement, n’a pas entraîné la moindre amertume ou animosité chez elle qui pourtant ressentait durement l’exil dans sa chair et son histoire familiale. Bien au contraire, ce fut une joie immense pour elle de rentrer et elle n’attendait nullement le triomphe qui lui fut fait. Elle avait tout offert à Dieu pour obtenir cette grâce de rentrer dans ce qu’elle considérait malgré tout comme sa vraie patrie d’adoption : « ‘Madame, le Seigneur n’a pas écarté les difficultés’. Elle répondit : ‘Oh ! ça, je ne vois plus, je n’entends plus, je ne marche plus ! Le Bon Dieu a tout pris : nous sommes d’accord. Je lui avais dit qu’Il pouvait tout prendre si je pouvais entrer en Autriche. Eh bien maintenant, ça y est, je suis rentrée en Autriche. Nous sommes d’accord’ ».

       De manière générale, pour éviter la critique, « elle relevait toujours le beau côté des gens et des choses – et son humour était toujours charitable ».

       Malgré les exils, elle ne cessa d’aimer et d’aider ses peuples. Elle s’intéressait à leur sort tout au long de sa vie. Elle se réjouissait tout particulièrement du fait que les pays sous le joug communiste virent souffler le vent de la liberté sur ses vieux jours. L'une de ses brus fait d'ailleurs le lien entre l'expiation vécue par l'Impératrice Zita et la chute du Rideau de Fer. De fait, son démantelement commença le 2 mai 1989, moins de 6 semaines après sa mort, précisément à la frontière entre les deux parties de son Empire, entre l'Autriche et la Hongrie!