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L'impératrice Zita parle
Exclusif : le film tourné en 1972 pour la télévision autrichienne par le journaliste-historien Erich Feigl. Un long entretien avec l'impératrice Zita. Sous-titrage français d'Annick Guezenec.
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La princesse Zita de Bourbon-Parme,Née à la Villa delle Pianore, Parme, le 9 Mai 1892 Epouse l’Archiduc Charles d’Autriche le 21 Octobre 1911, à Schwarzau en Basse-Autriche.
21 Novembre 1916 : Impératrice d’Autriche, Reine de Hongrie, Bohême, Dalmatie,
Croatie, Lodomérie et Illyrie, Reine de Jérusalem,etc. etc...
Quitte l’Autriche le 24 Mars 1919,Vit en Suisse, près de la frontière autrichienne, depuis 1966.
Le film comprend exclusivement des souvenirs personnels. Enregistré en 1972.
J’ai vécu, dans ma famille, une enfance particulièrement joyeuse et heureuse. Nous étions 24 enfants, dont trois étaient morts jeunes. Cela faisait une joyeuse troupe. Jusqu’à l’âge de dix ans environ nous avons étudié à la maison.
La maison, c’était la moitié de l’année en Autriche, l’autre moitié en Italie. Quand on lui posait la question, mon père répondait « nous sommes des princes Français qui avons régné en Italie ».
Cela montre donc que nous étions originaires de France et non d’Italie. Ma famille est Française, je suis née en Italie,ma mère était Portugaise, ma grand-mère Allemande. Ce qui fait que nous étions un véritable mélange, ce qui chez nous en Autriche est souvent le cas. Chaque année on déménageait d’Autriche en Italie et au retour, d’Italie en Autriche et pour nous les enfants c’était toujours une grande joie et une distraction !
Comme nous étions tellement nombreux il y avait un train spécial qui circulait derrière le train express et nous étions, toute la troupe des enfants les parents, les enseignants tous ensemble, cela faisait un vrai train entier. Il y avait aussi les chevaux,tous les bagages, il y avait les secrétaires, bref, c’était vraiment un très grand déménagement.
Depuis Schwarzau nous allions souvent à Sankt Jakob im Walde, en Styrie, que nous aimions beaucoup, et aussi à Gschöder et Buchberg, en Styrie aussi. En Autriche d’ailleurs nous avions aussi beaucoup de chevaux de selle, et nous chevauchions pendant des heures dans les forêts, en particulier nous allions à Neustadt dans la grande forêt de Föhrenwald. J’ai passé quelques années à l’école de Zangberg, en Bavière. Là nous avions un emploi du temps chargé. Nous devions faire non seulement ce que les autres faisaient, mais nous devions aussi pratiquer les différentes langues que nous parlions aussi à la maison c’est-à-dire le français, l’allemand bien sûr, l’italien, l’anglais, l’espagnol, et cela exige beaucoup de temps et beaucoup de travail. Je dois dire que je pensais que, si j’avais des filles, je les aurais envoyées là-bas aussi, si j’avais été libre du choix de l’établissement d’éducation car, c’était tellement excellent.
Deux années de suite je suis allée avec l’archiduchesse Maria Annunziata la tante de l’Empereur Charles, à Franzensbad, en Bohême, comme dame de compagnie, pour qu’elle ne s’ennuie pas pendant sa cure. Là je rencontrai plusieurs fois aussi l’Archiduc Charles, qui était en garnison tout près de là, et qui rendait visite à sa tante. Peu de temps après eurent lieu les fiançailles, le 13 Juin 1911, et quelques jours après l'Archiduc Charles partit de là directement en Angleterre, où il représentait l’Empereur François-Joseph au couronnement du Roi Edouard VII d’Angleterre. Plein de fierté il me raconta alors comment, à l’entrée de tous les bateaux de guerre étrangers à Portsmouth, le bateau de guerre autrichien avait fait la plus belle entrée et le plus bel accostage comme aucun des bateaux des autres Nations. En octobre 1911 nous nous sommes mariés à Schwarzau.
L’Empereur François-Joseph était venu l’Archiduc François-Ferdinand aussi et nous eûmes une belle et joyeuse fête. Avec l’Empereur François-Joseph nous avions une relation très chaleureuse et très heureuse, car il était vraiment comme un père pour nous il aimait beaucoup son petit neveu, et par conséquent il m’a totalement adoptée aussi. Dès que je me suis présentée à lui en tant que fiancée j’avais déjà été présentée avant, mais pas comme fiancée, il m’accueillit aussi chaleureusement qu’on peut l’imaginer. Il n’y avait pas le moindre trace de distance ou de retenue, vraiment comme un père accueille sa fille à la maison. Mais maintenant l’Empereur voulait que je connaisse vraiment ma nouvelle patrie.
Alors nous sommes descendus vers le Tyrol, Brixen [Bressanone], Bozen, Meran, Arco, Riva nous avons visité tous ces lieux merveilleux. Mais je dois dire que l’Autriche, l’Autriche actuelle, je la connaissais très bien, j’avais déjà visité toutes les provinces. J’avais déjà visité tous les Länder autrichiens. j’avais par exemple assisté à une magnifique fête de Pâques dans la cathédrale de Salzbourg j’aimais et je connaissais l’Autriche avant de devenir Autrichienne. D’Arco et Riva nous sommes descendus vers Göritz puis Trieste, puis Miramar, le château de Max, l’Empereur du Mexique qui avait été fusillé, le frère de l’Empereur François-Joseph A Trieste nous avons pris un bateau appartenant au Gouverneur qui nous mena vers le sud, la Dalmatie, en suivant la Côte Adriatique. Ce fut un voyage magnifique. Finalement nous arrivâmes à Cattaro [Kotor], au sud de la grande Autriche-Hongrie puis nous avons pris un sous-marin, mais qui naviguait en surface dans tout le Golf de Cattaro avec, en arrière-plan le Löftchen, où il y eut de durs combats pendant la guerre mondiale.
Notre escale suivante fut la Bosnie-Herzégovine Nous avons pris un train bosniaque, sommes allés à Sarajevo et y avons séjourné Naturellement nous n’avions aucune idée de la signification dramatique que Sarajevo aurait plus tard pour nous. Puis nous fûmes transportés en Galicie. Là aussi l’accueil fut très cordial. J’étais arrivée quelques jours avant pour installer la petite maison que nous devions habiter.
Nous sommes restés plusieurs mois en Galicie, nous avons participé aux grandes manœuvres à Lemberg. Elles étaient très intéressantes et se sont terminées par la grande attaque des divisions de cavalerie en Galicie. C’était la dernière de la grande monarchie.
L'Archiduc François-Ferdinand nous invitait souvent chez lui dans son palais C’était toujours très agréable, avec lui et la Duchesse de Hohenberg et souvent les enfants venaient aussi. L'Archiduc François-Ferdinand avait été un temps le tuteur de l’Empereur Charles car il était le frère ainé de l’Archiduc Otto, le père de l’Empereur Charles qui était devenu orphelin très jeune. La relation entre l’Empereur Charles et l’Archiduc François-Ferdinand était la plus chaleureuse qu’on puisse imaginer et c’était la même chose avec la Duchesse de Hohenberg.
Une fois cependant cette atmosphère heureuse avait été attristée, une fois où il nous avait invités dans son palais. Lorsque la Duchesse de Hohenberg avait emmené les enfants pour les mettre au lit, il nous avait dit, à l’Empereur Charles et à moi : « Je dois vous dire une chose, bientôt je serai assassiné ! » Nous ne voulions pas le croire, naturellement, nous avons dit : « Mais mon oncle, ce n’est pas possible ! Qui commettrait un pareil crime ? » Il dit alors : « Ne me dites pas le contraire ! Je le sais parfaitement, dans quelques mois je serai assassiné ! Et là, je voudrais te dire, Karl, il y a pour toi certains documents dans un coffret fermé, ils ne sont destinés qu’à toi. Entretemps j’ai déjà tout organisé pour notre enterrement à Artstetten, la crypte est terminée, et j’y serai bientôt transporté » Nous voulions encore parler avec lui, pour le convaincre du contraire, mais la Duchesse revint, et il nous dit : « N’en parlons plus, je ne veux pas que Sophie s’attriste à ce sujet ! » A ce moment-là l’Archiduc François-Ferdinand venait juste d’avoir 50 ans et par conséquent l’Archiduc Charles et moi nous ne pouvions qu’espérer que l’Archiduc François-Ferdinand reprenne la conduite de la monarchie pendant 30 ou 40 ans après la mort de l’Empereur François-Joseph et que nous pourrions par conséquent mener notre vie à l’écart du trône
Malheureusement cela s’est avéré inexact, et ce cruel coup du sort du 28 Juin mit fin à cet espoir. Les deux défunts furent mis en bière dans la chapelle du château d’où le convoi partit ensuite. Le chagrin de ces petits orphelins était vraiment poignant. L’inhumation à Artstetten fut vraiment magnifique, la population y prit part en grand nombre toute la famille impériale était présente. On put voir combien l’Archiduc François-Ferdinand aussi bien que la duchesse de Hohenberg étaient aimés dans la famille.
Puis s’écoulèrent des semaines pleines d’inquiétude Nous nous demandions tous ce que serait la fin de cette tragédie. Cela continua par la déclaration de guerre qui nous atteint tous durement. La population se réjouissait à Vienne, à Hetzendorf, les gens vinrent exprimer leur joie jusque devant le palais jusqu’au château, c’était une expérience étonnante !
L’enthousiasme des populations fidèles, qui avaient vécu dans la peur et l’inquiétude à cause des provocations de la Serbie, et qui pensaient, quand la guerre éclata,qu’elles seraient sûrement à l’abri des attaques La situation était tout autre chez l’Empereur François-Joseph et l'Archiduc Charles. Tous les deux ils avaient des doutes concernant cette guerre et ils avaient tout essayé pour ne pas la laisser éclater. A ce sujet on peut aussi établir un parallèle avec le dirigeant socialiste Français Jaurès qui, lui aussi voulait à tout prix empêcher la guerre, et qui a été assassiné. Ensuite, plus tard, Erzberger, qui était dans la même situation et fut assassiné lui aussi parce qu’il était contre la guerre.
Donc l’Empereur François-Joseph avait des doutes. J’étais avec lui quand la première victoire eut lieu en Galicie je lui présentais mes félicitations pour cet événement L’Empereur sourit, et me dit avec bonté : « Oui, c’est ainsi que ça commence, et ensuite ça ira de pire en pire et cette fois-ci la guerre se terminera par une catastrophe » Je lui dis : « Majesté, ce n’est pas possible, c’est une entreprise si juste ! » Il sourit et me dit avec bonté: « tu es encore très jeune si tu crois à la victoire du bon droit ! Mais cette fois-ci c’est la fin ! » A cette époque je suis beaucoup allée dans les hôpitaux et ensuite aussi, beaucoup plus loin, dans les hôpitaux du front. Chaque fois que j’en revenais je devais aller voir l’Empereur François-Joseph et lui faire un rapport exact, et je voyais avec quel amour et quelle sollicitude il recevait toutes ces nouvelles et comme il s’efforçait alors d’écarter toutes les éventuelles difficultés ou d’apporter de l’aide là où cela était le plus nécessaire.
Mes enfants lui apportaient beaucoup de joie souvent il faisait venir mon fils Otto. Il était infiniment bon avec ce petit garçon de trois ans qui lui racontait des tas de choses. Il apporta même un jour une boite à musique qu’il avait eue étant petit, et la remonta pour que le petit puisse lui aussi s’émerveiller d’entendre ces chansons.
C’est aussi à cette époque-là qu’il souhaita être photographié avec le petit Otto pour garder ce souvenir. Je sais qu’on dit que l’Empereur ne laissait personne s’approcher des affaires de l’Etat mais je sais positivement qu’il l’a en fait toujours fait par exemple il a envoyé tous les documents à l’Archiduc Charles au front ou bien là où il se trouvait, pour qu’il règle certaines affaires et les lui renvoie ensuite, puis quand il venait il lui demandait toujours pourquoi il avait pris telle ou telle décision et il était très satisfait des réponses qu’il obtenait de l’Archiduc Charles. En même temps il l’informait sur toutes ses expériences passées et pourquoi telle ou telle chose devait être faite de telle ou telle façon.
Consciemment il travaillait à mettre son successeur parfaitement au courant de tout surtout de ce qu’il avait fait et vécu, afin que celui-ci y voie parfaitement clair dans les affaires et la conduite de la Monarchie.
Le matin de la mort de l’Empereur François-Joseph celui-ci nous reçut encore une fois l’Empereur Charles et moi-même. Il était assis à son bureau, en uniforme, et il travaillait encore à un acte de recrutement. Il était brulant de fièvre, mais pourtant il n’abandonnait pas son travail. Il nous dit combien il se réjouissait que d’énormes progrès aient été faits en Roumanie et que l’offensive continue à bien se passer. Et puis il se réjouissait de la bénédiction que le Saint-Père lui avait envoyée et il nous raconta que le matin même il avait reçu la sainte communion. Puis il nous congédia, avec beaucoup d’amour et d’affection. C’était la dernière fois que je le vis vivant et conscient. Ce même soir l’empereur François-Joseph s’éteignit. L’Empereur Charles et moi étions présents c’était émouvant de voir avec quel calme et quelle paix il passa dans l’au-delà. Lorsque nous sortîmes de la chambre mortuaire, le Prince Lobkowicz qui avait été l’aide de camp de l’Empereur (Charles) jusqu’à cet instant vint à sa rencontre, et, les larmes aux yeux, il lui fit une croix sur le front en disant « Dieu bénisse Votre Majesté ! » et c’est ainsi que ce titre fut conféré à l’Empereur Charles pour la première fois.
C’était vraiment tout le fardeau porté jusqu’ici par l’Empereur François-Joseph qui passait sur les épaules de l’Empereur Charles même si il l’avait beaucoup aidé jusqu’à ce moment-là la responsabilité était cependant celle de l’Empereur. Ma vie changea totalement avec la prise en charge du Gouvernement car j’étais devenue la « Mère du pays » et donc toutes les difficultés et les misères pesaient aussi sur mes épaules. Cela fut particulièrement mis en valeur par les magnifiques prières et les exhortations lors du couronnement et celles-ci sont gravées profondément dans mon âme.
Le couronnement fut un événement splendide La Reine et le Prince héritier dans un carrosse vitré c’était vraiment une image magnifique. Lorsque le couronnement fut terminé le Roi gravit la Colline du Couronnement sur son cheval blanc c’est une colline qui fut érigée avec de la terre apportée de toute la Hongrie. C’était une très belle image, et le petit Prince héritier était tellement enthousiaste qu’on entendit sa voix sur toute la place « Papa, papa ! » Les gens se tournèrent vers le balcon, charmés, et lui firent des signes. Puis on se rendit dans le château, où le grand banquet était préparé. C’était offert par tous les comitats, chaque comitat présenta son cadeau, selon les spécialités et les particularités du pays. Cependant ceux à qui cela était servi n’en profitèrent pas beaucoup car nous étions assis à cette table, le Roi et moi, avec le Primat et le Président du Conseil, et cela nous était seulement présenté, montré, on faisait un petit signe de tête en remerciement, et cela disparaissait.
Après le couronnement on retourna aussitôt à Vienne Le couronnement avait eu lieu si tôt, car il y avait certaines lois à signer qui étaient nécessaires pour la poursuite de la guerre, mais que seul le Roi couronné pouvait signer,ce qui explique l’urgence du Couronnement. Ainsi cela fut signé aussi et nous partîmes pour Vienne le soir même En Hongrie on prit relativement mal le fait que le Roi et la Reine aient disparu aussi vite
C’était la coutume que le vin coule à différentes fontaines et que chacun puisse boire autant qu’il voulait mais l’Empereur Charles dit : « Non, au moment où nos hommes meurent tous au front ce n’est pas l’heure pour de tels débordements de joie et pour s’amuser avec du vin et de la musique. Donc nous sommes partis le soir même, arrivés à Vienne, à Reichenau, une énorme masse de travail attendait l’Empereur. Bien sûr, je suis aussi allée très souvent au front, et j’ai vu toute la misère, tant sur le front tyrolien, que dans les horribles combats du Karst, près de Trieste et en Hongrie, particulièrement la Transylvanie ravagée.
L’Empereur Charles, en dehors de la conduite de la guerre et du gouvernement de l’Etat, devait rétablir la paix. Cela nous mena dans différentes villes et lieux, par exemple nous avons fait des visites en Allemagne, surtout dans les trois monarchies, chez le Roi de Bavière, le Roi du Wurtemberg et le Roi de Saxe, pour que ceux-ci apportent leur aide.
Ces visites étaient facilitées par les liens familiaux qui nous reliaient à la plupart d’entre eux : le Roi de Saxe était le frère de la mère de l’Empereur Charles, la femme du Roi de Bavière était une Archiduchesse, ainsi ces trois monarques promirent à l’Empereur de faire leur possible auprès du Gouvernement allemand pour le convaincre d’aller vers la Paix et de faire des concessions.
Le Kronprinz allemand comprenait très bien la situation, lui aussi, il promit son aide à l’Empereur Charles, mais malheureusement il avait peu d’influence. Les visites suivantes que l’Empereur fit à ce propos furent les visites à l’étranger c’est-à-dire en Bulgarie et en Turquie. En Bulgarie la tâche fut facilitée aussi, parce que le Roi Ferdinand de Bulgarie était mon beau-frère et par conséquent ses enfants mes neveux et nièces chéris. Le plus grand problème de l’Empereur Charles était qu’il reconnaissait alors clairement qu’il s’agissait d’une guerre mondiale totale, ce qui jusque-là n’avait jamais été le cas. Tout le monde pensait encore à des guerres entre les Etats, comme par exemple dans les années 1870. Une guerre mondiale totale, qui est aujourd’hui quelque chose de tout à fait familier, après les deux dernières guerres, était alors inconnue. C’est pourquoi l’Empereur avait beaucoup de mal à faire comprendre aux gens quel était son but. Même ses amis les plus fidèles et les personnes de bonne foi ne pouvaient pas le comprendre, et c’est pourquoi ils furent souvent les victimes de la propagande ennemie.
L’Empereur avait cinquante ans d’avance, c’est pourquoi il ne pouvait pas atteindre ce qu’il voulait, étant donné l’esprit de l’époque. Sans la coopération des alliés, de nos alliés, et l’aide des dirigeants politiques on ne pouvait pas obtenir l’accord et la compréhension du peuple Erzberger, qui s’était donné tant de mal pour la paix, je le connaissais très bien, il était venu plusieurs fois à Vienne, et j’avais pu le voir et lui parler plusieurs fois Il était rempli de la mission qu’il avait, d’essayer de convaincre les gens que la guerre était inutile, et que la Paix devait être conclue rapidement.
Après être venu chez nous, il s’est rendu aussi en Bulgarie, et là aussi il a été très bien reçu par le Roi de Bulgarie. Le Roi de Bulgarie, lui aussi, était absolument d’avis qu’il était grand temps d’en finir Les efforts de Paix de l’Empereur Charles eurent lieu d’abord par l’intermédiaire de mes frères Sixtus et Xavier de Bourbon-Parme parce qu’il y avait eu une forte incitation du Gouvernement français, d’une part, et du Ministre autrichien des Affaires Etrangères, le comte Czernin, à utiliser ces liens pour conclure la paix. Il s’avéra d’ailleurs plus tard que les efforts de paix qui auraient eu le plus de chance de réussir étaient justement ceux-là.
Malheureusement le gouvernement Briand, qui souhaitait la paix, était tombé entretemps, et le gouvernement Ribot, totalement opposé à l’Autriche, était arrivé aux affaires. L’Empereur reconnut avec raison que les deux grandes questions qui pourraient vraiment mettre fin à la guerre et amener la paix étaient celles de l’Alsace-Lorraine et de la Belgique. Les recherches les plus récentes ont conclu que c’est pratiquement cette année-là, où les forces de l’Entente étaient les plus faibles, et où la Russie s’écroula, qui aurait pu être le moment où de telles conditions, si l’Allemagne les avaient proposées, auraient pu mener à la Paix.
Entretemps l’Autriche avait proposé à l’Allemagne de faire une série de concessions qui auraient pu convenir à l’Allemagne, mais qui ne furent malheureusement pas acceptées à ce moment-là. L’Empereur Guillaume avait fait la même chose, il avait de proches parents en Angleterre, et lui aussi il essayait, grâce à ces proches parents, d’amener à la signature de la Paix. Malheureusement dans les deux cas on n’a pas réussi, parce que, par exemple en France, Clémenceau, qui était un ennemi acharné de l'Autriche, est arrivé au pouvoir. Et en Italie Sonnino A la suite de cela ils ont tout fait pour empêcher ce que Briand, qui par exemple voulait conserver l'Europe centrale en bon état et qui avait des sympathies pour l’Autriche avait préparé pour arriver vraiment à la Paix. Les liens de famille dans toutes les directions étaient vraiment une grande aide dans les relations publiques, malgré la guerre, malgré toutes les difficultés. Si on avait réussi à mener à bien ces négociations de paix la guerre aurait été considérablement abrégée, beaucoup de gens seraient restés en vie, et beaucoup de ruines et de destructions n’auraient pas existé.
En Turquie aussi l’Empereur réussit à gagner la faveur du Sultan, parce qu’il avait d’abord envoyé à Constantinople le grand orientaliste, le Professeur Musil, pour analyser exactement la situation et se comporter ensuite en fonction de la mentalité orientale. Cela lui évita beaucoup des difficultés qu’avaient rencontrées la plupart des Princes qui se s'étaient rendus là-bas avant nous parce qu’ils avaient agi en fonction de la mentalité européenne et non de la mentalité orientale. Le séjour à Constantinople fut d’une beauté indescriptible, la ville était couverte de roses et l’accueil fut grandiose. Il y avait alors eu à Constantinople une triste période de grande famine, et normalement la population aurait du être beaucoup plus calme mais ils savaient que nous venions pour apporter la Paix, ou du moins pour essayer d'apporter la Paix et les gens étaient convaincus de cela. Les Turcs ont fait tout ce qu’ils pouvaient, ils se sont surpassés, pour organiser les choses le plus solennellement possible, par exemple ils avaient équipé les troupes de Janissaires avec les uniformes et la musique qu’ils avaient autrefois, lors du siège de Vienne, pour nous présenter l’image des troupes turques, telles qu’elles étaient lorsqu’elles furent vaincues par nous, les Autrichiens.
Cette représentation était une allusion délicate et aimable de leur part à notre victoire Mais nous ne sommes pas allés seulement à l’étranger, nous avons beaucoup circulé en Autriche aussi, l’Empereur et moi. Beaucoup de gens ont pu trouver étrange que j’accompagne l’Empereur partout, mais la raison en était que la population n’était plus habituée à voir un Empereur accompagné, car l’Impératrice n’était plus apparue en public, mais moi j’ai accompagné l’Empereur autant que je le pouvais, partout, comme toute Autrichienne l’aurait fait avec son mari, si il se trouvait en danger, ou si elle pouvait l’aider.
C’est pourquoi, pendant mes voyages dans toute la Monarchie, cette idée n’accompagnait toujours. Lorsque l’Empereur Charles et moi nous fîmes notre visite à l’Empereur d’Allemagne à Homburg vor der Höhe nous remarquâmes combien la différence était grande entre la volonté de paix de l’Empereur Guillaume et d’autre part la volonté de guerre de ses généraux. Le pauvre Empereur était vraiment tiraillé entre ces deux courants, d’un côté Erzberger et de l’autre Ludendorff, et il ne pouvait pas se sortir de cette difficulté dans laquelle il se trouvait. L’armée allemande, au plus haut niveau à ce moment-là, voulait la victoire, ne pensait qu’à ses chances de victoire, chances qui alors n’existaient déjà plus.
Un an plus tard ces négociations furent connues, mais malheureusement placées sous un jour différent, si bien que l’Empereur Charles fut accusé d’être traître à ses alliés et cela lui causa beaucoup de souffrances et de difficultés.
Entre-temps l’Amérique était entrée en guerre, et ainsi tout espoir d’une fin heureuse de la guerre était exclu. L’Amérique pouvait apporter aux Alliés des hommes et du matériel, autant qu’ils en voulaient, tandis que nous, nous ne représentions plus qu’une forteresse assiégée, notre matériel humain, le ravitaillement, tout ce qui était nécessaire à la poursuite de la guerre, était épuisé, ou presque totalement épuisé. Il était évident que nous ne survivrions pas à un hiver de plus, c’est pourquoi il était nécessaire de réussir à obtenir la Paix à n’importe quel prix, c’était le plus nécessaire, le plus important. L’Empereur Charles avait souvent dit à ses alliés en Allemagne : « Si nous ne concluons pas bientôt la paix, ce sont les peuples qui la feront par-dessus nos têtes, et ce sera à vos dépens. Aussi longtemps que l’Empereur Charles était considéré chez les ennemis, il aurait pu conclure la paix plus facilement, et à de meilleures conditions que ce qui arriva après la chute. Ce n’étaient alors des gens qui n’étaient pas très connus, en France et en Angleterre, et en qui on n’avait pas tellement confiance, et qui par conséquent ne pouvaient pas obtenir par leur influence ce que l’Empereur Charles aurait obtenu.
Très soudainement nos alliés comprirent que la paix, la paix victorieuse dont ils avaient rêvé,[Ludendorff] n’était plus accessible et il y eut un revirement complet dans leur façon de penser. Du jour au lendemain on vit autrement les conditions de paix, et par conséquent c’est justement l’Autriche, qui avait fermement persisté pour essayer d’obtenir la paix, pour que soient données de bonnes conditions, qui fut alors prise par surprise, et mise dans une situation délicate Ce fut aussitôt le chaos, l’arrière fut envahi par des troupes en fuite, et la famine et l’insécurité furent pires que jamais auparavant. En outre on reprocha à l’Empereur d’avoir créé cette situation par sa continuelle volonté de paix, ce qui, bien sûr, n’était pas le cas.
Nous avions alors reçu une invitation pour aller à Presbourg, à partir d’Eckartsau, ce qui n’était pas loin Nous descendîmes par le bateau jusqu’à Presbourg avec mes deux aînés, Otto et Adelaïde. L’accueil fut tout simplement fantastique Toute la population était là, en costume local, tout le Gouvernement, la Municipalité, et l’accueil fut tel que c’était vraiment étonnant, dans ces temps où on savait déjà que la situation était si désespérée, de voir comment il pouvait y avoir de la joie.
Nous sommes revenus, non pas tranquillisés, mais quand-même heureux, avec le sentiment qu’il y avait encore des villes très fidèles A Schönbrunn entretemps, les gardes nous quittèrent Peu de temps auparavant ils avaient prêté serment de fidélité, et avaient promis de rester et de tenir bon, mais moins d’une heure plus tard ils envoyèrent une délégation pour dire qu’ils savaient que l’Empereur n’était plus à Schönbrunn, et que, par conséquent, ils allaient rentrer chez eux.
L’Empereur se montra, ils exprimèrent un grand enthousiasme, mais cela ne dura pas longtemps avant que tous ne disparaissent, et même une grande partie de notre garde. Les gardes qui étaient venus de Vienne, qui étaient les gardes du corps de l’Empereur, s’éloignèrent, si bien que je me souviens d’avoir traversé une salle, et d’avoir vu une hallebarde, appuyée dans un coin, parce que celui qui l’avait portée était parti. Soudain, de façon inattendue, arrivèrent les Cadets de l’Ecole Militaire des Cadets de Wiener-Neustadt, sous le commandement de Walter von Schuschnigg, le cousin du futur chancelier. C’était très émouvant de voir qu’ils étaient prêts à verser leur sang pour leur Empereur.
Bien sûr, l’Empereur ne leur aurait pas permis de combattre, c’étaient encore presque des enfants, mais on ne le leur dit pas, et le sentiment de voir là ces jeunes gens, portant la devise de Wiener Neustadt « Toujours Fidèles » fut une grande consolation et une grande joie.
Malheureusement peu suivirent cet exemple, il y avait différents régiments qui auraient dû venir, mais ils se perdirent entretemps, ce qui était assez compréhensible, car le désordre et le chaos étaient effroyables en Autriche, après la déroute sur le front. Chacun craignait pour sa famille, donc on ne peut pas leur en vouloir si, arrivés à la gare la plus proche de chez eux, ils descendaient du train et rentraient à la maison.
Mais le désordre, et les pillages, et la mort, dans les trains où les gens étaient en surnombre, et couchés sur les toits, étaient terribles. C’était une atmosphère difficilement imaginable.
Cependant l’Empereur resta encore un certain temps à Schönbrunn, bien qu’il eût été prié de s'en aller, par la Préfecture de Police Mais il dit « Non ! » il resterait aussi longtemps que cela irait, et qu’il le pourrait. Les différents corps de troupe qui avaient été annoncés n’étaient donc pas arrivés Tout autour de Schönbrunn c’était le vide total, et seuls quelques rares fidèles, par exemple un homme venu de Bohême qui avait caché son arme sous sa veste de cuir, étaient venus à Schönbrunn, pour défendre l’Empereur, tandis que là-bas, beaucoup de gens qui n’avaient pas réalisé la situation, restaient chez eux. Malgré la déclaration du parti chrétien-social qui avait dit qu’il ne voterait pas pour la République, mais pour l’Empereur, ils ne l’ont pourtant pas fait. Il ne restait à l’Empereur rien d’autre à faire qu’à s’incliner, et bien que la pression fût énorme pour le pousser à abdiquer, il s’y refusa. En conscience il ne pouvait pas le faire, il savait qu’il était le seul à pouvoir éventuellement permettre de sortir de cette situation.
Il en tira donc les conséquences, et, au lieu de rester à Schönbrunn, qui était propriété de la couronne impériale, nous sommes partis à Eckartsau. Là nous étions à la campagne, dans la plaine du Danube, et nous pouvions y être relativement indépendants, indépendants jusqu’à un certain point. Quand on sortait de la maison il arrivait facilement que l’on tombât sur des gardes communistes qui encerclaient la maison de tous les côtés, et qui bloquaient le peu de provisions que l’on pouvait obtenir, et qui menaçaient sans arrêt de rentrer et de nous assassiner tous.
Nous y sommes restés jusqu’au moment où le Gouvernement autrichien déclara que l’Empereur et les siens n’auraient plus la protection du Gouvernement et de la République, c’est-à-dire que par conséquent nous étions hors-la-loi C’est ainsi que nous avons quitté l’Autriche D’abord sont arrivés beaucoup de personnes fidèles qui organisèrent une Messe à Eckartsau, pendant laquelle on chanta l’hymne impérial, le « Gott erhalte ». Ce fut un instant très émouvant Puis nous avons dû partir. La traversée de la frontière, vers la Suisse, fut un moment particulièrement émouvant.
Nous quittions notre chère Patrie, sans savoir quand nous y retournerions L’Empereur Charles qui jusque là portait l’uniforme autrichien, aussi longtemps qu’il était dans son propre pays, changea pour une tenue civile, car il n’avait pas le droit de porter l’uniforme autrichien en Suisse. Pour nous et pour les enfants ce fut un déchirement très pénible, et qui nous rongeait le cœur. Malgré la grande gentillesse avec laquelle nous fûmes reçus, nous ne pouvions pas nous consoler du fait que nous avions réellement dû faire nos adieux à la Patrie. Nous rencontrâmes plusieurs trains qui venaient de Suisse, ou de différentes régions de l’Autriche, et là les gens reconnurent l’Empereur, lui firent signe, et lui crièrent maintes fois « au revoir ! », ce qui fut naturellement pour nous une consolation Nous espérions encore alors que nous n’aurions pas longtemps à attendre avant de pouvoir rentrer dans notre chère Patrie.
Aussitôt que nous fûmes installés à Prangins, l’Empereur commença à renouer les contacts avec la France et l’Angleterre pour épargner autant que possible à nos pays les plus grosses difficultés lors des traités de Paix. C’est une information historique et prouvée, qu’alors, après la première guerre mondiale, aussi bien la France que l’Angleterre, grâce à l’influence de l’Empereur Charles, et avec l’Amérique, voulaient éviter que l’Autriche ne disparaisse totalement de la carte. A cette époque-là on voulait partager le pays entre les différents voisins la Bohême, la Hongrie, la Yougoslavie, l’Allemagne,…
Il ne serait pas resté trace de l’Autriche Le plus grand mérite en revient à l’Empereur Charles qui a réussi, avec les hommes politiques français et anglais, à écarter ce danger de l’Autriche A ce moment-là l’Empereur s’efforçait d’obtenir le retour des prisonniers dans la Patrie Si lui ne rentrait pas, eux au moins devaient retourner dans leur Patrie et dans leurs familles. C’était une tâche difficile, car différents pays de la région n’avaient pas la moindre intention de laisser rentrer ces gens qui auraient pu ensuite prendre les armes contre eux. Entretemps il y avait de plus en plus d’appels venant de Hongrie, demandant le retour de l’Empereur. Le pays est gouverné selon la Constitution millénaire de Saint-Etienne, les Hongrois y tiennent énormément, ils y sont très attachés, et ils tenaient aussi à ce que le Roi couronné, qui avait prêté serment de conserver le pays selon la Constitution, revienne aussi.
Le retour en Hongrie n’avait pas seulement pour fondement de rétablir l’ordre en général, mais aussi, de façon tout-à-fait particulière, l’Empereur, le Roi là-bas, voulait arrêter toute cette activité de la terreur, qui était le fait aussi bien des mouvements anarchistes et communistes que des « blancs ». Il y eut autant de gens assassinés d’un côté que de l’autre A cause d’un malentendu le télégramme adressé au Général Lehàr arriva 24 heures trop tard, si bien que ni les wagons, ni les troupes n’étaient là pour l’accueillir et le conduire directement à Budapest Si cela avait réussi il serait entré dans Budapest quelques heures plus tard avec les troupes de Lehàr et d’Osztenburg et l’affaire aurait parfaitement réussi. Ainsi cette tentative aussi a échoué.
Alors Horthy prit l’offensive, appela tous les étudiants et leur dit que le Roi arrivait avec des troupes tchèques pour soumettre la Hongrie au profit des Tchèques. Alors les jeunes gens prirent les armes et cela conduisit à la bataille de Budaörs Par contre les troupes fidèles au Roi furent arrêtées, et faites prisonnières par une parole fausse de Horthy Le Roi et moi, nous fûmes conduits, tout d’abord dans l’Abbaye de Tihany, où nous fûmes reçus très amicalement par les moines.
Le Nonce arriva encore, au dernier moment, pour assurer le Roi que le Pape était avec lui de tout cœur, lui envoyait sa bénédiction,[Benedikt XV] et regrettait que ce retour dans la Patrie se soit terminé de façon si malheureuse.
Le Roi le chargea de prendre soin de ses partisans qui avaient été mis en prison, et de veiller à ce que ces gens soient rapidement libérés, et ne souffrent aucunement pour avoir exprimé leur fidélité.
Le Nonce était totalement d’accord, il dit que le Vatican ferait sûrement tout ce qui était possible pour récompenser la fidélité de ces gens. Puis on nous fit embarquer, ce fut un très triste moment.
Notre grande consolation fut que le Danube nous permit de traverser notre Patrie. Nous passâmes à côté de tous ces lieux où nous avions été reçus trois ans auparavant, par exemple Újvidék [Novi Sad], qui nous avait offert une réception triomphale. Mais, à notre grande surprise, le doyen de Újvidék arriva et nous annonça que les pilotes avaient refusé d’aller plus loin, les pilotes hongrois, aussi bien que les croates, avaient dit qu’ils ne voulaient pas guider hors du pays un bateau où se trouvait leur Roi.
C’était touchant de voir toute la population accourir accourir pour prêter l’hommage au Roi, et dire qu’elle lui garderait sa fidélité. Justement dans cette région, autrefois si fortement roumaine, c’était doublement émouvant de voir que les gens étaient restés fidèles.
Puis on traversa la Mer Noire, jusqu’à Constantinople. Sans doute, Constantinople offrait une autre image que celle que nous avions vue trois ans auparavant. Le Sultan avait été chassé, les bâtiments avaient l’air à l’abandon, les belles roses du mois de Mai étaient fanées.
Nous eûmes ensuite encore des jours de tempête, puis arrivâmes enfin à Madère. Avant de tomber malade, l'Empereur avait souvent eu l'occasion de se promener avec mon fils Otto et ma fille Adelaïde dans cette belle région. Il avait toujours été bon marcheur. Dans ces occasions il avait l’habitude de donner des cours aux enfants, en histoire et en géographie de notre Patrie.
Puis il y eut la grande épidémie de grippe, le premier à tomber malade fut un de mes enfants, et tout de suite après l’Empereur Charles tomba malade, ce fut une maladie très douloureuse, et très longue en fait. L’Empereur s’affaiblit de plus en plus, bien que nous ayons eu les meilleurs médecins là-bas, car il y avait bon nombre de médecins, qui avaient été chassés du Portugal par la révolution, et qui avaient été de très bons médecins à Lisbonne. On les fit venir, ils firent de leur mieux, mais tout cela ne servit à rien. Aujourd’hui on aurait eu d’autres moyens, mais pas à cette époque-la. Et c’est ainsi que mourut l'Empereur, le 1er Avril, dans de grandes douleurs, mais très calme, et soumis à la volonté de Dieu.
L’enterrement fut magnifique, toute la population se déplaça et accompagna l’Empereur jusqu’à l’église Nossa Senhora do Monte où l’Empereur fut inhumé. L’église en tant que telle est très simple, c’est une église paysanne, mais très pieuse. Depuis que l’Empereur y repose le Président Salazar a fait construire une chapelle latérale, au milieu il y a un grand parallélépipède, en pierre locale, sur lequel est posé le cercueil de l’Empereur Derrière le cercueil, fixé au mur, il y a un magnifique crucifix tyrolien, qui se penche vers le cercueil.
Ce fut extrêmement difficile pour nous de quitter Madère, mais nous ne pouvions pas refuser l’invitation du Roi d’Espagne, d’autant plus qu’il était nécessaire, pour mes enfants, de retourner sur le continent. A Lekeitio on nous chercha une maison sur la côte basque. Les pêcheurs basques étaient les meilleurs amis de mes enfants, ils communiquaient souvent en basque avec eux, et lorsqu’ils revenaient de leurs grandes campagnes de pêche ils nous apportaient souvent de beaux poissons, dans notre cuisine, accompagnés de salutations cordiales et de souhaits que cela nous plaise. On nous apportait aussi souvent des fruits, en un mot nous étions très liés d’amitié avec eux.
Ce fut donc profondément douloureux pour nous de devoir ensuite quitter Lekeitio, car nous nous étions très bien intégrés et il y avait une atmosphère très agréable, très amicale.
Mais la révolution avait éclaté en Espagne, le Roi avait été chassé, la révolution se faisait sentir de façon très désagréable. En même temps mon fils Otto avait terminé sa scolarité et devait entrer à l’Université. Il fut inscrit à l’Université de Louvain Nous nous sentions très bien en Belgique.
La population se souvenait très bien de la période de la domination autrichienne sur les Pays-Bas. Ainsi nous fûmes très bien reçus partout, comme des parents. Puis vinrent les jours effroyables de l’occupation de l’Autriche. [Opération Otto] Ces jours furent quelque chose d’épouvantable, les nouvelles arrivaient au compte-goutte et étaient de plus en plus mauvaises.
Finalement nous apprîmes que nombre de nos fidèles avaient déjà été envoyés en camp de concentration, et puis on avait aussi repris les passeports de nos relations autrichiennes en Belgique, leurs passeports autrichiens, ils eurent des passeports allemands, et furent donc expulsés de Belgique.
Puis un matin, très tôt, on entendit des avions voler au-dessus du château de Steenokkerzeel. En regardant par les fenêtres on vit que tous ces avions se dirigeaient vers Bruxelles et peu après les bombes tombèrent tout autour. Le Roi des Belges m’avait téléphoné dans la nuit, il m’avait dit que l’offensive avait déjà commencé, Il me priait de me charger des enfants Les enfants de la Grande Duchesse de Luxembourg lui avaient été confiés, et momentanément il ne pouvait rien faire pour eux. Alors je partis à Dunkerque avec les enfants, les miens et ceux de Luxembourg.
Partout où nous passions les attaques avaient commencé, et, par exemple, une assez grande ville que nous avons traversée était déjà en flammes. Nous passâmes la nuit à Dunkerque, qui fut aussi violemment bombardée pendant la nuit.
Tôt le matin nous passâmes en France, puis nous arrivâmes ensuite derrière la ligne Maginot française, chez des relations belges, qui nous avaient invités à venir chez eux, en cas de nécessité.
Mais là non plus nous ne restâmes pas longtemps, car peu après les bombardements commencèrent aussi de ce côté-là et nous fûmes donc contraints de continuer.
Les troupes allemandes avançaient toujours plus loin De Bordeaux nous sommes allés vers la frontière espagnole, là nous avons d’abord été refoulés, ensuite lorsque nous sommes descendus de la voiture, les anciens douaniers, de l’époque où nous habitions encore à Lekeitio, virent que nous étions bousculés, à cause de la foule et ils dirent « Non, eux, ils peuvent entrer, car ils ont toujours eu l’autorisation d’entrer et de sortir, c’est l’Impératrice de Lekeitio. (c’est ainsi qu’on m’appelait là-bas) elle peut entrer avec tous les siens » Puis nous sommes entrés au Portugal, et sommes restés quelques jours à Lisbonne. Le président Salazar fit son possible pour nous éviter toutes les difficultés, et bientôt nous avons pu partir vers l’Amérique.
Le plus important pour moi, une fois arrivée là bas était de veiller à ce que mes enfants puissent terminer leurs études. C’est ainsi que nous sommes allés nous établir au Canada, où nous fûmes reçus, là aussi, très amicalement. Là mes enfants ont pu, pendant plusieurs années, selon le point où ils se trouvaient, faire toutes leurs études à l’Université, jusqu’à l’obtention du Doctorat.
Entretemps mon fils Otto s’était installé à Washington, près du Président Roosevelt, pour s’employer avec lui à aider notre pays, autant qu’il était possible, pour veiller à ce qu’aucune erreur ne soit commise, et aussi pour employer tous nos compatriotes arrivés là-bas, afin qu’ils aient, eux aussi, un sens et un but dans leur vie.
Aussitôt que tous mes enfants eurent quitté la maison et que chacun eut un emploi, je me suis mise en route, à travers les Etats-Unis et le Canada, pour trouver partout de l’aide pour notre population affamée.
Des milliers de paquets furent alors envoyés, pour apporter au moins une petite aide dans la grande misère. Petit à petit chacun devait maintenant penser à assurer sa propre vie. A ma grande joie, je dois le dire, après avoir longtemps attendu, je suis maintenant la grand-mère de 32 petits-enfants.
Quand on regarde en arrière, les huit dernières décennies, on voit qu’on aurait souvent pu agir autrement qu’on ne l’a fait, parce qu’on ne pouvait pas imaginer alors ce que cette époque apporterait
Ainsi nous, comme beaucoup d’autres, nous avons fait beaucoup d’erreurs, mais au moins il y avait toujours le désir de bien faire.
Traduction Française : Annick GUEZENEC
Extrait de l'émission "Faut pas croire", "La course aux saints",
diffusée à la Télévision Suisse Romande (TSR) le Samedi 20 Février 2010 :
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Béatification de l’Impératrice Zita, Reportage par ECDQ.tv :
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